N° 103 : interview de Amy Gamlen - mars 2011

Interview
Amy Gamlen répond à nos questions

 

LF : Nous sommes venus t'écouter l'année dernière au Sunset avec ta fidèle équipe pour la sortie de ton disque. À la suite de cette sortie de disque, que s'est-il passé pour ce groupe ?

AG : Thomas Savy : clarinette basse, Michael Felberbaum : guitare, Stéphane Kéricki : contrebasse, Karl Januska : batterie. Ces musiciens jouent ensemble depuis dix ans, avec ou sans disque, dans ce groupe et dans d'autres groupes. Ils ont tous la facilité de rester eux-mêmes et de s'intégrer dans la personnalité du groupe en même temps.

Il y a toujours beaucoup d'importance accordée au disque car c'est un objet tangible qui sert aussi de publicité et de marchandise...mais ce n'est pas ça un groupe. Un disque peut renseigner un moment dans l'histoire d'un groupe, c'est tout. Chaque musicien dans ce groupe a son propre projet aussi, donc ça fait une dynamique créative très forte et continuelle. Depuis le disque, j'ai écrit un nouveau répertoire pour le groupe, vous allez l'entendre à La Fabrica'son!

LF : Les saxophones soprano et alto sont les deux instruments que tu joues dans ton disque. Quel est celui qui représente le plus ta voix ou ton mode d'expression ?

AG : Je ne vois pas de différence entre composer, jouer, un saxophone ou un autre instrument. C'est faire de la musique. L'idée de mode d'expression n'est pas une chose à laquelle je réfléchis. Bien sur, le saxophone soprano a une tessiture et un son qui est différent de l'alto ; je joue celui qui va le mieux avec la personnalité de la composition et de l'arrangement, comme d'un pinceau pour peindre.

LF : En écoutant ta musique, ce qui m'interpelle, c'est que malgré la présence de cinq musiciens, on sent beaucoup d'espace, dans les compositions mais aussi dans les improvisations : il y a une réelle place pour l'auditeur. Est-ce une recherche de ta part ?

AG : C'est gentil ! Je cherche à créer un contexte spécifique qui se prête à être développé par les musiciens qui le jouent. Cinq musiciens, ça n'est pas beaucoup ! Quand on imagine la musique de Duke Ellington par exemple, le maître de la structure de l'espace, de l'arrangement, de la composition et de l'incorporation totale des personnalités individuelles des musiciens dans le groupe. De nos jours, il est difficile de financer des groupes plus larges, c'est pourquoi nous avons beaucoup de petites formations!

LF : Les compositions sont toujours agréables et faciles à écouter même si elles ne sont pas si simples. Comment arrives-tu à ce résultat ?

AG : Je ne sais pas trop ce qui est simple, ni si la complexité est compliquée. Je ne pense pas entendre la musique de cette manière. Ce qu'on peut faire avec la musique c'est manipuler l'énergie dans le temps réel. Ce n'est pas comme un livre qu'on peut lire à notre propre vitesse, ou une peinture qu'on peut regarder globalement puis dans les détails. La musique se passe dans le temps réel, même si c'est un enregistrement que l'on peut écouter dans des contextes différents. Les films ont le même truc, mais souvent ils sont préoccupés avec des choses plus concrètes, moins liées à l'interprétation que la musique. Ca dépend de quelle musique et quel film, bien sûr.

LF : Au-delà de l'aventure musicale, n'est-ce pas l'aventure humaine qui permet à ton groupe de perdurer malgré l'insuffisance de concert dont souffre la plupart des projets?

AG : Je ne sais pas quoi dire. Ce groupe est très spécial car nous nous connaissons tellement... Le groupe existe à 100% à chaque moment où l'on joue. C'est grâce au talent et à la personnalité des musiciens.

LF : Tu résides en France depuis bientôt 10 ans. Tu t'es imposée en tant que musicienne. En te remémorant ces années passées en France, comment ressens-tu l'accueil que les musiciens français réservent à ceux et celles venu(e)s d'ailleurs ?

AG : Si je comprends bien – est-ce que les musiciens français sont aussi bien reçus que les musiciens étrangers? Je ne sais pas. C'est vrai qu'il y a certains musiciens qui jouent rarement en France et c'est un plaisir de pouvoir les entendre. La France a une tradition d'accueil des musiciens étrangers. Mais est-ce qu'ils sont mieux accueillis? Je ne sais pas. Souvent, les programmateurs veulent que les musiciens (de n'importe quelle origine) donnent une performance professionnelle, dans des conditions très loin d'être professionnelles, et je pense que malheureusement, c'est comme ça partout pour le jazz.

Ce que je trouve de très bien en France c'est les festivals car les conditions sont très bonnes et les festivals font attention à programmer des musiciens de jazz étrangers et français – ce qui est fortement apprécié par le public. Heureusement, il y a des structures derrière les festivals qui les soutiennent financièrement. Aussi, mais très rarement, il y a des associations comme La Fabrica'son, pour qui c'est la musique qui compte avant tout, et comme c'est fait par des musiciens, les conditions pour les performances sont bien aussi. Merci La Fabrica'son!

LF : Nous gardons un souvenir ému du projet en big band que tu avais mené avec les élèves du conservatoire de Malakoff lors du Festiva'son de 2005. As-tu toujours le temps et l'envie de transmettre et d'enseigner ?

AG : Comme j'étais contente de faire ce projet ! C'était super, merci encore pour l'invitation ! J'ai eu la chance de travailler avec de bons musiciens qui ont vraiment donné d'eux pour faire cette suite d'ateliers de jazz, puis la performance. C'est un très bon souvenir pour moi !

J'ai grandi avec la philosophie que l'enseignement fait partie d'être musicien. Je suis très chanceuse d'avoir eu de très bons professeurs moi-même. Pour moi, l'enseignement et faire une performance sont deux choses très proches, l'idée c'est de partager la musique et c'est ça que j'aime faire dans la vie.

L'enseignement est très important pour moi – les études d'enseignement faisaient partie du programme de jazz à « The Royal Academy of Music », à Londres, mais en plus de ça, j'ai toujours adoré partager la musique et aider les musiciens de tous âges et niveaux à développer et approfondir leurs connaissances et aptitudes musicales. J'enseigne depuis que j'ai 19 ans. Actuellement, j'enseigne de la musique dans une école internationale, aux enfants de 6/7 ans en musique générale, puis aux débutants de 9/10 ans.

Avec Jobic Le Masson (pianiste/compositeur), je suis professeur associé de l'association Marais Musique (maraismusique.org) dont le but est de faire de la musique et de jouer en groupe le plus possible. Nous avons des ateliers de musiques de tous styles – du rock, jazz, folk, musique de chambre ou bien un atelier de flûte à bec. Notre approche, c'est de créer et adapter les cours pour les musiciens qui se pressentent, et d'inclure le plus de personne possible, de faire de la vraie musique ensemble. C'est un vrai plaisir et c'est très motivant.

LF : Il y a un orchestre de jazz junior au conservatoire de Malakoff. Est-ce que ce genre de projet avec des jeunes musiciens et musiciennes pourrait t'intéresser ? As-tu fait des concerts pour jeune public ?

AG : Oui ! Bien sûr! Je ne pense pas que le jazz soit une musique d'adulte. C'est une musique qui peut être appréciée globalement par toute personne qui l'écoute. J'ai beaucoup travaillé avec les jeunes et leur participation est très importante pour moi. Dans un monde où ils ont de plus en plus de pression pour se conformer, le jazz offre une chance de s'exprimer plus librement : pour faire du jazz il faut être soi-même. Parfois, cette liberté peut faire peur aux personnes qui n'ont pas cette habitude... C'est un des signes du danger du conformisme : éduquer des gens qui auront peur de « faire une erreur » (alors que c'est comme ça qu'on apprend!!) ou qui auront peur de créer leurs propres espaces, structures, décisions, leur propre personnalité... C'est important de se montrer en jouant pour les jeunes afin de communiquer cet esprit : le jazz est une musique toujours actuelle, avec un esprit de l'équipe et un désir de communier. Il n y a rien de tel que faire de la musique pour unifier le corps, le cerveau et l'esprit.

LF : On voit toujours assez peu de femmes dans le milieu du jazz. Sens-tu une évolution et une ouverture vers plus de mixité ou les « traditions » restent-elles bien ancrées ? Penses-tu avoir une touche et une approche féminine dans ta musique : jamais, par moments, souvent ? Et si oui, comment la définirais-tu ?

AG : Je réponds à cette question sans y répondre vraiment car le problème avec ce genre de question, c'est les définitions. C'est quoi la définition de « féminine » ?! Souvent, c'est interprété comme : délicate, passive, jolie, une définition limitée. Être affirmatif, fort, diriger les autres, sont souvent interprétés comme des traits « masculins » ; une définition aussi limitée. Nous ne pouvons pas définir toutes les femmes sur toute la planète avec un seul adjectif! Les femmes sont toutes tellement différentes! Comme les hommes! Je n'aime pas du tout ces adjectifs. Bill Evans, Bob Brookmeyer, Ella Fitzgerald, Miles Davis, Gil Evans, Coltrane, etc. – Comment vous voulez les décrire? Avec un seul mot? Il y a tellement de choses plus importantes que notre sexe qui fait partie de nous. Musique - peu importe si c'est une femme ou un homme qui fait le son. C'est la musique qui compte.

Je peux seulement parler pour moi-même – je ne peux pas parler pour d'autres personnes. Pour moi, vouloir faire du jazz n'était pas influencé par le fait d'être homme ou femme. Certaines personnes se sentent en sécurité avec leurs stéréotypes. Il y a toujours des personnes (homme ou femme) qui pensent que le jazz c'est plus une musique pour les hommes. Il y a la préconception d'une vue de la société et, bien sûr, certaines personnes seront influencées par ce genre d'idées. C'est comme pour tout préjugé... Notre culture est influencée par le passé qu'on le veuille ou non et ça ne change pas assez vite car ça arrange bien certaines personnes! Mais bon, on, on le sait tous, ça... je ne dis rien de nouveau! C'est souvent les femmes qui ont la responsabilité de la maison et de la famille – pas toujours, mais souvent. Nous sommes toujours très loin de l'égalité entre les sexes, souvent les femmes ont moins de temps et d'espace pour explorer et développer leurs côtés artistiques. Le jazz est un art pour lequel, il n y a pas beaucoup de public, pas beaucoup d'argent et ça devient de plus en plus commercial. Ca prend énormément de temps et les conditions sont financièrement très difficiles. Pas facile à gérer.

Ce que je trouve dommage c'est qu'il y a beaucoup de personnes qui trouvent ça tellement exceptionnel qu'une femme fasse du jazz qu'ils n'écoutent pas ce qu'elle fait. Souvent après les concerts, les gens me disent, "et vous êtes une femme!" et je veux répondre, "et alors?!!". Je peux imaginer ces gens me comparer à leur idée d'un homme qui joue au lieu de simplement écouter la musique. Est-ce que c'est de leur propre faute s'ils sont mal éduqués ou trop étroits d'esprit? Nos médias ont encouragé les gens à apprécier la présentation elle-même au lieu de ce qui est réellement présenté. Nous sommes tous maintenant devenus experts en présentation (la campagne de vente, la stratégie commerciale, etc.) que ce soit pour l'art, la politique, l'éducation... Tous ! Nous sommes tellement préoccupés par ça, que bien souvent nous ne regardons plus la chose qui est présentée. L'emballage est devenu le produit. Souvent, les médias découragent les gens à se faire leur propre opinion (comme ça, ils peuvent continuer de vendre leurs produits...) De plus, les personnes qui travaillent pour les médias ne savent souvent pas bien de qui ils parlent – mais ça, le public ne le sait pas... Heureusement, tout le monde n'est pas comme ça.

Personnellement, je n'ai jamais fait attention aux préjugés ou aux préconceptions, ni aux emballages – ça ne m'intéresse pas.

Merci et rendez-vous le dimanche 6 mars à 16h

 

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JAM SESSION

Le jeudi 3 mai 2012 à 20h30, jam session jazz avec en 1ère partie le Now Blues Trio  + invité à la Maison de La Vie Associative, (28 rue Victor Hugo à Malakoff)

 Le Jeudi 24 mai 2012 à 20h30, jam improvisée animée par Benjamin Duboc, chez « Dom » (85 rue Gabriel Péri à Montrouge)

 
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